Nous avons comblé la distance, l’écart de nos nuits, taquiné l’existence d’autres ici… bref, on a bien, mais vraiment bien, débrayé.

Citation un rien inspirée de Philippe Lafontaine

Si la vague est jolie…

Ci dessous, l’hymne du voyage, du projet entier même. Cette chanson nous accompagne depuis presque une décennie de préparations, de doutes, de joies. Je pense qu’elle accompagne ces (dernières) lignes parfaitement. Non?

un post avec une bande son, c’est qui les baroudeurs 2.0?

Voilà, c’est fini.

J’ai l’impression d’avoir attendu ce voyage toute ma vie, et c’est fini.

Comment est-ce possible? Hier encore nous plongions dans une rivière d’Amazonie. Avant hier, nous affrontions les vents fous de la Terre de feu. La veille, nous faisions s’envoler une famille de flamands roses qui sirotaient les algues d’un lac d’altitude … Et là, pouf, ce serait fini?

Dans cette salle d’embarquement, le sentiment qui prédomine, quelques minutes à peine avant le KL0749 qui nous ramène vers vos latitudes, est un ras-de-marée qui nous ballote sans ménagement. Une sorte d’assortiment bouillonnant d’émotions bigarrées et puissantes, entortillées autour d’un chapelet de souvenirs inénarrables dont nous doutons nous-même de l’authenticité.

Mais au final, je dirais que c’est une émotion aigre-douce, ce sentiment. C’est plus simple…

D’abord la mélancolie. Alimentée par la nostalgie d’une aventure trop fantasque pour la vivre 2 fois. Mais comment l’anomalie, la bizarrerie de ce voyage en poids-lourd a pu devenir notre vulgus, notre train-train joyeux qu’on ne questionne plus, et dans lequel nous nous accoutumâmes de peu si facilement?

Ensuite vient poindre un brin d’amertume, voire de grogne à devoir m’extirper de tout ça, quitter cette longue promenade autant familiale qu’intérieure, sans contrainte, sans attache. Nous avons tissé tant d’habitudes, de rituels et de liens dans ce huis-clos intime qu’il s’est rapidement suffi à lui même.

Et puis cette émotion s’habille rapidement de joie. Avec Marie, nous avons vu nos enfants grandir à chaque instant et découvrir le monde pendant une année entière. Non-stop. 24 heures sur 24. Nous n’en n’avons pas perdu une miette, vivant leurs émotions par procuration, en plus des nôtres. Qui peut se targuer d’avoir vécu, dormi, ri, pleuré avec ses enfants au milieu de la steppe, du désert, au creux d’une montagne pendant un an sans interruption? Partagé les moments euphoriques comme les galères inquiétantes, dans le vent, la neige, l’orage, la canicule à l’autre bout du monde? Nous sommes tellement chanceux.

Et enfin, la fierté. Elle, nous la tirons, d’avoir mené à bien un projet que nous-mêmes croyions impossible. Combien de fois avons nous baissé les bras pendant ces années d’élaboration? Trop de préparatifs, trop de galères mécaniques, pas assez de temps dans nos vies déjà si pleines… Et puis grâce à ma femme incroyable, tout devient possible. Elle casse ces montagnes en petits cailloux plus simples, tout ronds, des « challenges » presque séduisants. Et ca avance, sans trop de peine.

Parce que cette complémentarité, c’est la clef. Sans elle, sortir à ce point de notre zone de confort, c’est foncer au casse-pipe conjugal.

Marie organise, prévoit, anticipe. Tout. Et je lui fais une confiance absolue. Si bien que je me contente moi de conduire, réparer des machins, porter des trucs. Souvent je fais semblant, un outil quelconque à la main en grommelant. Elle ne s’en est pas encore rendue compte.

Si nous devions refaire ce voyage, ou plutôt, quand nous le referons…

A refaire, nous ne changerions pas grand chose. Passer quelques jours en plus ou en moins ici ou là. Prendre un peu moins de barda. Les habits, les bricoles ou carrément les gros équipements que nous n’avons pas ou très peu utilisés forment une liste un peu embarrassante. L’énorme canoë gonflable qui devait m’aider à pêcher notre subsistance, les vélos qui nous aideraient à rejoindre les villages perdus… Pfff, erreurs de débutants. Pour info, un taxi vous fait traverser la ville à 5 pour 2 euros.

Ce qui ne saurait changer, en revanche, c’est Géo.

Le camion est, de loin, la meilleure décision que nous ayons prise. Il demanda un temps et une énergie folle pour se laisser dompter, je lui dois pas mal de mes cheveux blancs, mais il nous a rendu le voyage tellement éclatant. Liberté totale dans les destinations, les délais, les trajets. Il nous offrît un confort hors du commun sur des arrêts improbables, qu’aucun bus ou taxi ne desserviront même jamais (ou alors au prix d’une organisation et un tarif décourageants)

Mais surtout, grâce au mirador ambulant qu’il fournit, il nous donna à contempler chaque champ longé, chaque montagne traversée, chaque littoral arpenté. Une journée de route, à voir le paysage défiler, notre playlist tournant en boucle dans la cabine, était une bonne journée. Et cela n’a pas de prix.

Nous avons avec Géo (ce Gros Escargot Orange) évité les gares routières, les centre-villes sans intérêt, les laborieux transferts familiaux en taxi, les rangements incessants de sacs… On lui doit d’avoir essentiellement vécu « hors »-circuit touristique, quoi. Et puis il est costaud, nous avons pu récolter des plantes ou une stère de souvenirs à 10 centimes (merci Sam), des dizaines de kilos de cailloux (merci Jules), des caisses de babioles sans usage défini mais forcement roses (merci Elisa). Et ce sans jamais se poser la question du comment cela rentrera t-il.

Alors, oui, le camion représente un degré de responsabilité en plus, un peu de maintenance, et des inquiétudes. Mais une fois sa préparation effectuée, il facilite surtout la vie, les rencontres, déclenche des questions, suscite la curiosité… Combien de fois l’avons nous fait visiter et avons invité des amis éphémères pour une soirée crêpes ou un apéro?

Et puis, ça peut paraitre grotesque (moi, ça me paraissait grotesque), mais le véhicule devient un membre de la famille. Il a un caractère, des surfaces préférées, des forces sur lesquelles on peut toujours compter, et des faiblesses, qu’on lui pardonne et qu’on veut réparer.

Géo, si les objets inanimés ont une âme, la tienne est resplendissante. Merci mon pote.

Qu’allons nous retenir de tout cela ? De ces 10 ans de projet ?

Les images, les odeurs, s’étioleront, c’est sûr. La technologie viendra nous les raviver de temps en temps. C’est la beauté de notre époque.

Ce qui perdurera sera, je l’espère fortement, ce lien parfois inconscient, souvent tacite, qui unit les personnes qui ont vu le bout du monde ensemble. Un ciment de plus pour notre famille. Mais aussi restera je le souhaite un appétit pour l’ailleurs, une curiosité envers le lointain et l’inconnu que nos enfants mettront à l’épreuve plus tard, s’ils le désirent.

Peut-être aussi persistera un attrait pour le silence, la solitude, l’autarcie. Voyager en camion, c’est une experience d’isolement. Les rencontres d’autres voyageurs sont d’emblée fortes et sincères mais demeurent fugaces. La vie sur la route peut se schématiser en une traversée d’immenses contrées souvent vides, où les villes et villages font office d’ilots salvateurs mais n’en sont pas le coeur. Ce sentiment d’odyssée fut surtout vrai en Argentine et durant les 6 premiers mois du voyage. Il a une saveur unique, difficilement reproductible en Europe, mais peut devenir un vrai moteur pour les aventures à venir.

Quoi d’autres? Pensées hautement philosophiques, mais en vrac, hein…

Pêle-mêle, nous pouvons jeter là quelques réflexions. Ni optimistes ni alarmistes, juste des constats depuis notre cerveau de parigots-tete-de-veau, donc forcément subjectifs.

L’aventure, la vraie, celle qui fait peur et vous le rend au centuple de l’avoir entamée, est encore possible en 2022. Ça, c’est carrément positif, OK…

Les rencontres sur la route, déshabillées de tous les protocoles de la vie de tous les jours (si, les périodes où l’on se lave une fois par semaine, c’est qu’on a viré quelques protocoles…) font gagner un temps fou en sincérité et en humilité. On s’entraide sans ciller, on se comprend, juste parce qu’on se projète à la place de l’autre dès la première minute. Nous avons construit des amitiés pour la vie, comme celles de notre premier voyage, il y a 13 ans, qui sont encore si proches de nous aujourd’hui. Merci à vous tous.

(Attention, lieu commun) Les cultures s’aplanissent, vite. TikTok, Youtube, Facebook, etc. donnent lentement mais sûrement à la jeune quechua de l’altiplano bolivien les codes de maquillage en vogue chez Kim Kardashian. C’est inévitable. On souhaiterait qu’ils gardent leur pudeur, leurs moeurs, si rares et volatiles. Serait-ce égoïste? Sans doute. Ont-ils conscience des splendeurs qui disparaissent à tout jamais? Peut-être. S’en soucient-ils face aux promesses pétillantes d’une vie connectée? Je ne pense pas. Vite , voyagez ! Plus tôt est le voyage, plus grande sera la découverte.

Zéro sociaux. Dans beaucoup de métropoles Sud-américaines, l’usage des réseaux sociaux n’a rien à envier à celui en occident. Au contraire. Là, le Moi virtuel des comptes facebook ou twitter devient le Moi véritable, celui que je veux exposer, celui que je peux plus facilement modeler, embellir, mettre en scène. Sûrement aussi celui qui peut m’aider à rattraper l’écart de vie que j’ai avec les autres, dans un contexte où les écarts de richesses atteignent des sommets. L’image que l’on renvoie devient alors la préoccupation première, Préoccupation omniprésente, inquisitrice et sévère. Rares sont les zones épargnées par ce virus du selfie alambiqué, bouche en cul-de-poule, hanches cambrées à l’extrême. La Patagonie, la Cordillière peut-être…

Scribouillard. Comme j’ai aimé tenir ce blog! Parfois laborieux, parfois terminés si tard dans la nuit (on bosse pas le lendemain, aussi…). Les textes, une fois terminés et publiés, m’ont procuré un tel soulagement! C’est comme mettre en boite un souvenir, l’étiqueter et le rendre réutilisable pour plus tard. Une conserve, voilà. Une confiote de souvenir! Et puis, on me dit dans l’oreillette que Marie aime ça aussi, s’y retrouve, alors je suis comblé. Elle aussi abat un gros boulot pour aller rechercher, parfois 3 mois en arrière, les photos précises qu’il faut utiliser pour illustrer ces mots (Les images, c’est sa mission à elle).

Quelques remerciements. Ca se fait non?

Certaines personnes ont particulièrement marqué la préparation de ce projet. On leurs fait un abrazzo fuerte ici (un gros câlin, quoi).

Martial. Comme un bon samaritain sur un chemin semé d’embuches, Martial est l’homme qui nous permît techniquement de partir sereins. On lui doit beaucoup. Il nous récupéra pleurants sur notre route de vacances, sans frein, et alla à l’encontre de la profession pour laquelle notre camion est trop vieux pour valoir la peine d’être retapé. Il nous a alors ouvert les portes de son garage de la si belle campagne normande et depuis, son atelier, nous y avons passé pas mal de nuits! J’y ai beaucoup appris aussi. Je ne compte plus les fois où nous lui envoyâmes un immense merci par la pensée après un usage de freins paniqué. Martial, dis moi si la retraite t’ennuie, et on se fait une séance méca au retour.

Yvette. Avant Yvette, le camion siégeait à 2 heures de Paris dans un hivernage fermé le dimanche (pfff, va comprendre). En 6 mois d’aller-retours laborieux, je réussis à peine à compléter la pose d’un porte-manteau dans le camion. v’la la préparation ! Comme une troisième mamie, Yvette nous a naturellement ouvert les grandes portes de sa ferme, en face des beaux-parents, pour y héberger le camion. Pendant les mois précédents le départ, je passai de longs week-end et vacances à bricoler sur/dans/sous Géo, dans sa jolie cour verdoyante, et avançai enfin ! Nous bûmes 4 634 cafés ensemble, parfois au début du jour, quand les faisans s’éveillaient à peine dans son jardin embrumé. J’ai eu 1000 récits (boah, avec quelques redites, c’est vrai) sur la vie du village. Que de bons moments passés avec mon amie de 93 ans… Yvette, on t’aime!

Les papy et mamies, évidemment ! Ceux-là méritent la palme. Leur attachement aux enfants est aussi grand que le sacrifice qu’ils ont consenti à encaisser pour nous laisser partir. Sans jamais nous dissuader, ni nous questionner, ni se plaindre. Les enfants le leurs rendent bien: ils sont la seule raison pour laquelle ils ne dépriment pas à l’idée de rentrer. Et puis ils nous ont libéré tant de journées, de week-ends pendant lesquels Marie et moi avons projeté puis concrétisé ce voyage. Merci, les vieux !

Samuel, Jules, Elisa. Mes amours. Je veux aussi remercier du plus profond de mon coeur mes enfants chéris. Merci, merci, merci d’avoir laissé maman et papa vous déraciner de vos riches vies d’enfants parisiens aux agendas de ministres, sans jamais avoir remis ce projet en question. Même pas un « pourquoi? ». Quand je vois (sur les forums) le nombre de familles qui subissent, raccourcissent, ou même annulent leur voyage parce que leur progéniture ne le supporte plus, je comprends ma chance. Bisou-câlin !

Marie, ma femme. Pas besoin de dire quoi que ce soit d’alambiqué. Sans elle, rien ne ce serait fait, rien n’aurait été ni interessant, ni possible. Je serais encore en pantoufles devant la télé à regarder des vidéos de familles en voyages. En soupirant.

Et puis Alfredo, Pierre, Marco, Varilla, Walker, Gaston, Bea, Diego, Sergio, Pablo, Mario, Alexandro, Xavier, l’équipe de Motul, etc., etc., etc…

La liste des personnes à remercier pourrait être beaucoup plus longue. Tous les bons samaritains rencontrés sur le chemin qui nous ont spontanément aidés, invités, ou qui ont juste voulu partager un bout de ce périple, auraient une place ici. A vous tous, « mi casa es tu casa »

C’est déjà ça…

Pourquoi part-on? Pourquoi est-on attiré vers l’ailleurs au point de sentir, au fond de soi, qu’y manquer reviendrait à graver un regret indélébile dans son existence?

Je pensais revenir avec la réponse. Ce n’est pas le cas.

Quoi qu’il en soit, la menace du regret s’est évaporée, c’est déjà, ça.

… Pour combien de temps?

Quelle trace laissons nous de ces aventures ? Aucune.

L’Univers, c’est grand. l’Eternité, c’est long. Mais à un point précis du temps et de l’espace, une famille d’humains a fait ce voyage incroyable qui dura un clin d’oeil, sur la petite planète bleue là-bas. Ce voyage la porta au delà des parenthèses qui lui était destinées. C’est déjà ça…

Il faut partir au delà de tout ce qui casse, de tout ce qui vaut, au delà du chalut qui passe…

Merci de nous avoir suivis.

Vous avez lu jusqu’ici ??? Ça, je ne l’aurais jamais cru…

3 réponses à “Si la vague est jolie…”

  1. Avatar de mzsje
    mzsje

    eh ben c’est drôlement bien écrit, émouvant ,j’en ai les larmes aux yeux.. Papy serait fier de toi, et comme à chaque fois qu’il lisait tes périples, il faisait éloge de tes récits à chaque invité famille ou pas. en sortant sa carte du monde toute froissée ! Comme quoi sans ta petite famille l’histoire ne serait pas aussi belle. iL faut publier pour que les futurs aventuriers intrépides sachent que tout est possible
    Vous avez osé, vous avez réussi . Bravo Bravo

  2. Avatar de Régine et Pierre
    Régine et Pierre

    Bravo et merci … !!!

  3. Avatar de Emmanuel Flahaut
    Emmanuel Flahaut

    « Si la vague est jolie »… mais quelle vague ! Elle vous a doucement fait re-découvrir le monde lors d’une pause hors du commun et du temps.
    Merci pour tous les blogs, splendides, prenants et tellement bien écrits. Merci pour les photos. Les enfants ont grandit, murît, ils peuvent affronter toutes les aventures ! Vous avez changé aussi, vous êtes épanouis. au delà de l’âme en peine du moment. ça se voit au fil de cette année incroyable. Le monde est incroyable de richesses que vous avez partagées.
    J’ai eu l’impression de voyager, de partager une soirée, une crevaison. (et je connais bien la crevaison PL) Je sentais le feu de bois, la crêpe chaude, l’océan, la sécheresse, l’humidité, le moteur diésel chaud….
    Je ne ressentirais jamais ce que vous devez ressentir aujourd’hui. C’est votre voyage, à vous 6, mais vous l’avez tant partagé. Ce monde inconnu (et qui le restera sans doute) nous est apparu avec tant de beauté, de couleur, de vie, d’émerveillement. Les déboires vous ont forgés, aguerris, rendus plus fort. Du coup est-ce vraiment des déboires? Ce sont les moments les plus puissant, ceux que vous raconterez. Longtemps.
    J’ai lu un livre, j’ai vécu une histoire grâce à vous. le dernier post m’a ému. pour les lecteurs aussi c’est le dernier chapitre. Une « happy » end. Le livre qu’on ne voulait pas quitter, dans lequel on se plonge dès que le chapitre est écrit. Vous y avez pensé ? (ingrats que vous êtes !). Evidemment, je vais courir commander un exemplaire de l’édition reliée dès qu’elle est disponible (dédicacé de 5 pattounes et d’une tâche d’huile bien noire).
    BRAVO et MERCI à vous 2+3+1

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